L'univers de l'irrationnel

L'univers de l'irrationnel
A l'approche de l'hiver, certaines questions semées par la temporada écoulée reviennent. Même à froid, on a toujours envie d'y répondre car elles ont soulevé et soulèvent encore le débat. Pour ma part, s'il y a bien des interrogations que je me pose toujours quant à cette temporada, elles relèvent de la corrida de Joselito du 15 août à Bayonne. Et d'une question initiale, plusieurs découlent... vous allez voir :
Tout d'abord ; pourquoi ce lot a-t-il été exceptionnel alors que la ganadería de l'ancien maestro est des plus banales ?
Pourquoi ces toros sont-ils allés plus d'une quinzaine de fois au cheval ?
Pourquoi ont-ils fait preuve d'autant de caste ?
Pourquoi n'ont-ils pas été de simples collaborateurs offrant un triomphe facile aux hommes ?
Pourquoi les hommes en question ont-ils été débordés ?
Pourquoi a-t-on pu voir des toreros du haut de l'escalafon en perdition dans la lidia ?
De même pour les cuadrillas qui ont dû se demander pourquoi ces toros n'ont-ils pas été un minimum faible ? Et pourquoi n'ont-ils pas fléchi sur pattes alors que les picadors ont mis de grosses rations de fer ?
Qui aurait misé cent pesetas sur le triomphe des toros de José Miguel Arroyo ?
C'est étrange, ils étaient charpentés, bien faits, sans pour autant être terrifiants ; et auraient dû selon la logique rationnelle boire la muleta du Juli, n'est-ce pas ? Mais ils auraient surtout dû permettre à Victor Mendes de passer un après-midi de « jubilé » calme, loin des apocalyptiques Miuradas qu'il a pu affronter il y a plus de quinze ans maintenant.
Pourquoi tant de bravoure, de caste, de solidité, et même de noblesse ?
Pourquoi deux des six toros auraient pu obtenir une vuelta al ruedo posthume légitime ?
Pourquoi à peine dix personnes l'ont réclamée pour le dernier alors qu'elle était évidente ?
Pourquoi ces exemplaires du Tajo et de la Reina ont-ils montré une véritable fierté que n'ont pas les toros nobles basiques ?
Pourquoi plus de 10 000 personnes ont-elles pu voir à quel point les toreros-vedettes sont habitués aux monopiques et non à un véritable premier tercio ?
Pourquoi est-ce dérangeant pour certaines « figuras » que les bichos leur volent la vedette ?
Pourquoi l'entourage des toreros se sont-ils plaints de cette course alors que l'on a vu le lot de l'année ?
Pourquoi les toreros n'ont-ils en général pas été à la hauteur alors qu'ils auraient pu s'offrir un triomphe de premier ordre ?
Pourquoi les courses d'encaste Domecq ne sortent-elles pas toutes comme cela ? De quoi clouer définitivement le bec aux antis.
Pourquoi ce type de course montre-t-il que les aficionados toristas apprécient également ce genre de lot alors qu'ils sont sensés être des viandards purs et durs se limitant à certaines courses ?
Et pourquoi dit-on d'un torero en particulier qu'il est capable d'être à la hauteur de n'importe quel toro alors que dès que la moindre once de caste apparaît, le dominio disparaît ? Qui prétend cette aberration ?

Ces questions resteront encore longtemps, et ces six taureaux ont montré à quel point la corrida pouvait être belle, car c'est un spectacle unique, synonyme d'inattendu et de science inexacte. On ira revoir ces toros de Joselito, dans l'espoir de revoir une aussi belle course ; mais peut importe, car celle du 15 août 2008 à Bayonne a été exceptionnelle, et c'est déjà bien.

Florent

(Photo : José María Manzanares, le seul qui arriva par moments à se hisser au niveau des toros del "Tajo")

# Posté le vendredi 12 décembre 2008 10:02

Il y a vingt ans : Arles (Feria des prémices du riz)

Il y a vingt ans : Arles (Feria des prémices du riz)
Depuis longtemps maintenant, la feria du riz est un rendez-vous incontournable de la fin de l'été pour l'aficionado. Ce second cycle de la temporada arlésienne s'est perpétué grâce au sérieux qu'il a présenté tout au long de son existence. Il met désormais en scène trois corridas variées, la preuve en est cette année avec deux courses pour esthètes et une corrida-concours sérieuse. Mais avant d'en arriver là, Arles a su chaque mois de septembre présenter de véritables corridas de toros.
Cependant, la feria des prémices du riz 1988 a quelque peu apporté un bémol au sérieux qui était offert jusqu'alors... Deux corridas composaient le cycle cette année-là, les lots provenaient du campo charro. De Sepúlveda le samedi, et de Francisco Galache le dimanche ; dans les deux cas, les toros étaient très mal présentés, sans trapío, ni cornes, ni pattes et ont fait preuve d'une mièvrerie extraordinaire, avec une faiblesse latente et des génuflexions dès le premier tercio. Lors de la première course ; José Antonio Campuzano, Espartaco et Richard Milian durent jouer aux infirmiers, le catalan coupant la seule oreille après un effort méritoire et une jolie épée. Le dimanche, Victor Mendes et Mike Litri coupèrent chacun deux oreilles alors que Fernando Cepeda repartit sur la pointe des pieds. Cependant, c'est le portugais qui a laissé la meilleure impression en haussant son niveau alors que Litri toréa froidement et sur le passage.
Mais le plus grave, c'est qu'il n'y eut pas de Toros ce week-end là au bord du Rhône. Car est-il possible d'offrir une prestation digne ayant de la valeur face à de tels adversaires ? Il me semble que non et c'est l'un des problèmes que l'on retrouve actuellement ; en composant un « récital » face à un torito noble mais faible : un torero mérite-t-il tant d'éloges comme on a pu le voir récemment alors qu'il a simplement joué à l'infirmier avec brio ?
Le triomphe de l'homme ne doit être possible que face à un adversaire digne de présentation ; et n'oublions pas Francis Wolff qui a dit dans son dernier ouvrage « le toro doit être combattu et non abattu »
Quant à la feria du riz d'Arles, elle a retrouvé son rang les années suivantes malgré l'épisode tragique de Christian Montcouquiol face à Pañolero de Miura en 1989...

Florent

# Posté le lundi 08 décembre 2008 19:19

Torisme positif

Torisme positif
Il y a peu de temps, on pouvait entendre de la bouche de notre cher président de la république divers termes tels que « discrimination positive » ; « laïcité positive » ou autres... Loin de moi l'idée de comparer la tauromachie à tout autre thème, je constate que cette idée farfelue du « positivisme » s'est propagée aux toros.
Car comme notre souverain, nous pourrions parler de « bajonazos positifs », de « cariocas positives » voire de « palcos positivistes ». Mais ce n'est pas là où je voulais en venir ; où plutôt là voulait en venir un autre président...
En effet, il semble bien que la notion de « torisme positif » soit apparue. Mais de quoi s'agit-il ?
En se mouillant modestement, on pourrait dire que le torisme positif : « Ce sont les élevages non issus de la maison Domecq et qui ont très longtemps été considérés comme des lions difficilement domptables. Cependant, on peut jouir aujourd'hui de la relative toréabilité des produits de ces élevages qui sont au nombre de deux : Miura et Victorino Martín ».
Il ne faut pas se voiler la face ; mais certains de nos taurinos semblent vouloir limiter le « torisme » à ces deux élevages prestigieux mais auxquels on pourra reprocher (surtout au premier) un adoucissement coupable. D'autres vous diront même que le « torisme » n'est acceptable que si il y a une « faena potentielle » et une « toréabilité existante »... A croire que ces personnes-là se limitent à Miura et Victorino, n'allant pas voir d'autres fers renommés ; et le reste pour ces personnes : du Domecq, exit la racaille ! (Raso de Portillo, Moreno de Silva...)
Il semblerait en fait que cette « toréabilité avec une faena d'au moins cent passes » soit d'un but exclusivement économique, car comment pourrait-on attirer les esthètes s'il n'y avait pas ces faenas ? La tauromachie est une affaire de rentabilité avant d'être une affaire d'afición, mais ce n'est pas vraiment nouveau.
Cependant, malgré cette tendance à la domecquisation, la France reste un pays sérieux en matière de toros et on ne pourra nullement le contester. L'an prochain ; il y aura des Dolores Aguirre et des Palha à Alès ; des Palha et des Victorino Martín à Beaucaire ; et bien d'autres courses qui nous font encore dire que le TORO est le roi de la fiesta brava...

Florent

(Photo : un Palha d'origine Baltasar Ibán à Bayonne)

# Posté le mercredi 03 décembre 2008 13:42

Il y a vingt ans : Villeneuve-de-Marsan

Il y a vingt ans : Villeneuve-de-Marsan
Sortir de Mont-de-Marsan, prendre une route allant vers l'Est, une route qui ne mène nulle part ; un paysage agricole sans fin. Puis vient un petit village, c'est Villeneuve ! Rien d'exceptionnel, un petit bled des Landes quoi !
Un bled qui a retrouvé sa tradition taurine l'an passé en proposant une course non piquée au début du mois d'août. Un spectacle mineur donc pour une coquette arène de course landaise au petit ruedo. Pourtant, Villeneuve a vu des novilladas piquées sérieuses ; de Miguel Zaballos, de Barcial ou encore de Prieto de la Cal.
Loin de l'ambiance bon enfant de ces deux dernières années pour la non piquée avec les enfants du pays Thomas Dufau et Mathieu Guillon ; Villeneuve accueillait le 7 août 1988 une novillada du fer de Barcial ! Un superbe lot, certains exemplaires ayant un physique de taureau de quatre ans. De jeu disparate, compliqués à divers degrés, ils furent toutefois intéressants pour l'aficionado. Pour les affronter, trois novilleros espagnols étaient à l'affiche. Chef de lidia, José Luis Ramos n'a pas convaincu. Julio Norte, qui toucha un premier adversaire faible avant de servir une bonne faena au cinquième, dut quitter la plaza les mains vides. Quant au dernier novillero, son nom est probablement plus évocateur pour les aficionados français qui se rappellent au bon souvenir de Monseigneur « Garapito » ; ce troisième novillero, c'était le castillan Juan Cuéllar. Il ne sut point résoudre la solution face à un premier adversaire manso ; puis coupa les deux oreilles du dernier après une faena populaire.
Qu'importe le résultat, mais pourquoi ne pas revenir à ce modèle de novillada piquée avec un élevage réputé ? Car des taureaux, une arène improbable, son ambiance champêtre : tout cela a son charme !

Florent

# Posté le samedi 29 novembre 2008 18:52

Il y a vingt ans : Parentis-en-Born

Il y a vingt ans : Parentis-en-Born
L'année dernière, en fin de temporada, je présentais chaque semaine une petite arène française avec ses caractéristiques propres et les dernières courses qui s'y sont données. Cette année, j'ai décidé de revenir sur la temporada 1988 ; c'est-à-dire d'il y a vingt ans, ceci afin de montrer à quel point cette époque est à la fois si lointaine mais également si proche.
Pour ce, je me baserai sur des comptes-rendus et articles qui me semblent objectifs, en tout cas bien plus qu'aujourd'hui...

J'ai choisi Parentis-en-Born pour commencer cette série, tout un symbole : une arène qui représente pour moi ce que doit réellement être la fiesta brava. C'est-à-dire un condensé d'émotion, de caste, de bravoure, de courage, mais aussi d'inconnue. Parentis est une plaza particulière, jonchée au Nord-Ouest des Landes, non loin du bassin d'Arcachon, ce qui fait qu'en période estivale, aficionados avertis et touristes découvrant la corrida sont mêlés sur les tendidos. Cependant, chacun respecte ce qu'il se passe en piste et reste admiratif devant les moments de tauromachie authentique proposés.
Qu'on le veuille ou non, Parentis est en pleine quintessence, notamment grâce à la ganadería brava de Raso de Portillo qui je l'espère viendra encore longtemps à Parentis, et pourquoi pas ailleurs.
Ce qui s'est passé il y a vingt ans sur le sable des arènes Roland Portalier est probablement du même ordre de ce que l'on peut voir aujourd'hui ; la recherche de la caste et de l'émotion. En 1988, le modèle de feria du début du mois d'août avec deux novilladas n'existait pas encore car il y avait une novillada en juillet et une autre en août. Le second rendez-vous de la temporada se donna cette année-là plus tard que d'habitude, le 21 août 1988, avec une novillada du fer d'Amparo (ganadería installée à Bazas en Gironde), le lot fut intéressant selon les revisteros et El Javi obtint la seule oreille, ses compagnons de cartel étaient l'actuel banderillero El Boni et le rejoneador français Freddy Coston.
Mais c'est surtout la première novillada donnée en cette année 1988 à Parentis qui mérite que l'on s'attarde dessus ; c'était un 14 juillet, et les novillos étaient issus du prestigieux élevage de Prieto de la Cal !
A l'unanimité, les journaux qualifièrent cette tarde d'apocalyptique, de cauchemardesque, comme si une tempête avait balayé le ruedo. Les Veraguas de Prieto étaient magnifiques, aux robes colorées et variées : de l'ensabanado au negro salpicado en passant par le traditionnel jabonero, certaines cornes étaient abîmées, mais la piste de l'afeitado n'était nullement envisageable. Des taureaux tout droit venus de la mythologie, d'une époque jadis... qui firent preuve d'une grande combativité, de sauvagerie, mansos con casta ou braves. Ils semèrent la panique en piste ; allant une vingtaine de fois au cheval et débordant les hommes. Domingo Dominguín, Fernando Cámara et Marcos Girón n'ont pas démérité, ont affronté le toro-toro avec plus ou moins de réussite, de conviction et de vaillance. L'accrochage et la voltereta furent le prix des efforts de Dominguín et de Cámara, Girón fut moins dans le coup, dépassé mais prouvant un réel courage.
Une tarde d'anthologie en définitive, comme on peut encore en voir à Parentis, une arène qui voue une véritable histoire d'amour avec le toro bravo. Puisse cette histoire continuer encore longtemps afin que nos yeux s'émerveillent de la caste, de la bravoure et d'un combat épique entre un taureau et un homme.

Florent

# Posté le mercredi 26 novembre 2008 12:39